mercredi 29 mars 2017

Quelques remarques sur l'expérience de l'ISSNOE avec Nicolas Fraisse

La parution du livre Voyage aux confins de la conscience : le cas Nicolas Fraisse (Dethiollaz, Fourrier & Fraisse, 2016, éditions Guy Trédaniel) et sa médiatisation importante ont fait découvrir  à certains une expérience étonnante de clairvoyance, réalisée de mai à juillet 2013, dans le cadre de 10 années de recherche avec un sujet ayant fréquemment des expériences de hors corps. Ces expériences ont été réalisées au sein du Centre Noêsis devenu, après fusion avec la Fondation Odier de Psychophysique, l'Institut suisse des sciences noétiques (Genève).
N'étant pas parvenu à trouver de critiques argumentées de cette expérience, j'ai décidé de partager quelques remarques assez basiques à son propos, qui seront sûrement à compléter et à corriger. 
Un petit rappel pour ceux qui ne connaissent pas l'expérience : on remet à un sujet une image dans une enveloppe jaune (dite "opaque"). Il doit deviner ce qui est sur l'image ou, plus précisément, il doit correctement identifier l'image à l'étape suivante où on lui présente 4 images dont la cible. On renouvèle la procédure 100 fois avec des pauses entre chaque essai (et tous les 20 essais). Il s'agit donc d'une expérience très simple de clairvoyance que chacun peut reproduire chez soi. 


Points positifs

Tout d'abord, il faut souligner les qualités de cette étude :
- Des résultats quantitatifs bien supérieurs au hasard (79 succès sur 100, alors que le hasard seul prédit une moyenne de 25 succès), et même au-delà de ce que l'on voit habituellement dans les recherches sur la clairvoyance (1 chance sur 69 milliards de milliards de milliards).
- Des résultats qualitatifs également très intéressants, bien qu'inattendus : le sujet (Nicolas Fraisse) ayant spontanément transcrit des réponses en prose ou en vers qui le guidaient dans la sélection de la cible.
- Une étude longitudinale sur un sujet unique qui s'intéresse à sa psychologie et développe un protocole sur-mesure. C'est très rare de voir des expériences à ce point "écologiquement valides", comme on en trouvait aux débuts de l'Institut métapsychique international (dans les années 1920).
- Une recherche originale, développée avec un grand courage épistémique et dans des conditions de financement très difficiles. 

Points négatifs

Aspects généraux

Par respect pour les participants à cette recherche, il me paraît nécessaire de leur proposer un débat contradictoire. Une critique qui se résumerait à dénoncer que de telles recherches soient entreprises, ou à contester les résultats parce que contraires à telle ou telle vision du monde, ne rendrait pas justice à cette entreprise scientifique. Je proposerai seulement des remarques assez formelles portant sur le protocole et son introduction dans le circuit scientifique :
  • La première remarque, la plus évidente, est que cette recherche n'a pas encore été publiée convenablement. Ses auteurs sont bien conscients de ce fait et développent certains efforts pour soumettre cette recherche à une revue mainstream (cf. l'interview de Sylvie Dethiollaz par Jocelin Morisson dans Nexus). Néanmoins, ils ont fait le choix de communiquer sur leurs résultats avant même d'attendre ce regard partagé avec la communauté scientifique. L'expérience a été publiée une première fois en français et en anglais (Edit : merci Jocelin Morisson) en décembre 2013 dans le n°5 du Bulletin de la fondation Odier de psychophysique, c'est-à-dire une publication en interne (les Odier participant à l'expérience et la finançant). Ce bulletin n'est pas indexé et se trouve être difficile à se procurer : impossible de commander l'article ou le numéro en ligne. Ensuite, l'expérience est décrite dans le livre cité plus haut, mais cela veut dire à nouveau qu'il n'a pas fait l'objet d'une évaluation extérieure conforme au processus scientifique. Cette évaluation aurait permis de pointer de potentielles failles méthodologiques, bien mieux que je n'en sois capable moi-même. Pour l'instant, il s'agit donc d'une pré-publication qui appelle donc à certaines réserves.
  • La deuxième remarque a trait au processus de diffusion. La recherche est décrite dans un livre dont les objectifs sont ouvertement commerciaux, les auteurs reconnaissant que la vente du livre (comme celle de leur précédent ouvrage) est la principale source de revenus pour financer la poursuite des recherches de leur institut. C'est donc de l'argent réinvesti dans la science, mais cela peut prêter à confusion car de nombreux pseudo-scientifiques utilisent le même procédé de contournement du circuit scientifique pour "vendre du rêve" et s'enrichir sur le dos de la crédulité. La parution du livre a bénéficié d'une exposition médiatique très importante et généralement de qualité. Mais celle-ci peut être qualifiée de surmédiatisation car il y a un déséquilibre entre ce qui a été proposé aux chercheurs en l'espace de 10 ans et ce qui a été diffusé au grand public. De plus, lors de certains passages médiatiques (notamment l'émission Salut les Terriens de Thierry Ardisson du 25/3/17), une ambiguïté (de la part de l'animateur, mais non corrigée par les invités) laisse penser qu'il s'agit d'une recherche de l'Université de Genève. En effet, cette Université est mentionnée à deux reprises (par rapport au doctorat de Sylvie Dethiollaz et par rapport au fait que Nicolas Fraisse s'est rendu au laboratoire de l'Université de Genève pour se faire tester) alors que l'ISSNOE n'est jamais mentionné en sa qualité de laboratoire privé sans aucune attache universitaire.
Problèmes méthodologiques

Ensuite, quelques remarques sur le protocole en lui-même. Tout d'abord, un petit rappel du b.a.-ba. (d'après le cours de psilogie du québécois Louis Bélanger). Une expérience de parapsychologie est constituée de quatre éléments : un sujet, une cible, un obstacle et un expérimentateur. L'expérimentateur doit garantir que l'obstacle ne permet pas au sujet d'accéder à ou d'influencer la cible par un moyen conventionnel, afin de pouvoir conclure qu'il se passe quelque chose de non-ordinaire (l'hypothèse d'une anomalie ou "psi"). L'analyse d'une expérience consiste donc à analyser chacun de ces éléments et leurs relations croisées. Nous relevons ci-après plusieurs défauts qui laissent à penser que, dans cette expérience, les expérimentateurs n'ont pas suffisamment contrôlé l'obstacle entre le sujet et la cible, malgré quelques efforts dans ce sens.
  • En annexe du livre (p. 229-230), on trouve des détails sur le protocole qui étaient déjà présentés dans la première publication, centrée sur l'aspect technique. Ils concernent la préparation du matériel qui a servi de cible. 100 séries de 4 images avaient été constituées par Sylvie Dethiollaz, apparemment sans s'appuyer sur une base de données standardisée d'images. Les images étaient placées dans une enveloppe cartonnée numérotée sous deux formats : en format A5 (images) dans des enveloppes jaunes (dites "opaques") et en format A6 (photos) dans des enveloppes blanches. Chaque image comportait en bas à gauche des informations cruciales : son numéro de série et trois mots censés décrire l'image. Le numéro du lot était indiqué sur l'enveloppe jaune et sur la pochette cartonnée. Le matériel n'étant pas spécifié, je présume (en attendant d'être détrompé) qu'il s'agit d'enveloppes kraft ordinaires. Or, celles-ci ne peuvent pas être qualifiées d'opaques car elles offrent en vérité un certain degré de transparence, qui dépend de la position du contenu et de la luminosité. L'exemple ci-dessous illustre cette transparence avec la même image dans l'enveloppe dans deux conditions de luminosité ("CIBLE A-1" est lisible à droite, cliquez pour agrandir). Cette transparence fonctionne également lorsque les images sont "face en bas" et apparaissent inversées.


  • A ce niveau, on peut regretter l'utilisation de ce matériel qui peut donner lieu à des fuites sensorielles : marquage des enveloppes et transparence permettent d'imaginer un scénario frauduleux, d'autant plus que le sujet avait la possibilité de manipuler les enveloppes. En effet, on nous dit qu'il tenait ses mains légèrement au-dessus des enveloppes, mais a) on ne peut garantir que la situation d'observation permette de détecter toute manipulation car cela dépend de la position des observateurs et des distractions, or leur attention devait être maintenue en continu pendant des séquences de 15 minutes 20 fois dans la journée ; b) le sujet avait de toute façon la possibilité de manipuler l'enveloppe au moment de donner sa réponse et de signer sur l'enveloppe. L'huissier a procédé à une vérification à la loupe de l'intégrité des enveloppes dans l'après-coup, mais il existe certains marquages discrets ou éphémères, connus des prestidigitateurs, qui auraient pu lui échapper. (L'intégralité du matériel a été conservé jusqu'en décembre 2014.)
Exemple d'image-cible et d'enveloppe jaune (p. 164 du livre)

  • Marcel Odier (qui a initié le protocole) avait pour tâche de vérifier la correspondance images-photos, de retourner et mélanger les images (manuellement, c'est-à-dire sans garantir un aléatoire vrai), de les introduire face en bas dans les enveloppes jaunes A5 qu'il fermait. On ne comprend pas pourquoi il doit y avoir un mélange à cette étape puisque l'image cible est choisie aléatoirement à l'étape suivante. Des cibles sélectionnées par un ordinateur, sans contact avec le sujet et, mieux encore, sélectionnées après les choix du sujet (condition "prémonitoire") sont considérées comme apportant plus de garanties et sont donc davantage utilisées dans la recherche parapsychologique. Une sélection des cibles qui est opérée manuellement par l'un des expérimentateurs (ou une personne directement impliquée dans la conception et les résultats de l'expérience) peut introduire des biais et laisser place à un scénario de fraude. On invoquera immédiatement la probité sans faille de feu Marcel Odier, mais devoir se reposer sur la confiance dans les expérimentateurs ruine totalement l'analyse objective du protocole. M. Odier s'est volontairement abstenu d'assister aux séances, toutefois son épouse Monique était présente systématiquement en tant qu'"opératrice". Des soupçons de collusion glisseront logiquement jusqu'à elle, alors que sa probité est tout aussi estimable.
  • Ce même matériel était ensuite remis à l'huissier Maître Breitenmoser. L'autorité d'une personne assermentée apporte une certaine garantie, mais cela ne permet nullement d'écarter toute collusion, même lorsqu'on nous vante la réputation locale de probité de cet huissier (p. 165). Maître Breitenmoser avait pour tâche de sélectionner au hasard 20 séries (sur 100) et une enveloppe (sur 4) pour chacune des séries. On ne nous explique nulle part comment le hasard a été simulé pour ces deux opérations. Il scellait ensuite les enveloppes cibles et les plaçait dans une grande enveloppe blanche numérotée, accompagnée des 4 photos de la série dans une petite enveloppe blanche (qui, elle, n'était pas scellée, selon la description donnée). On nous explique que Maître Breitenmoser a assisté à la cinquième journée de test (24 essais) alors qu'il connaissait les cibles ou pouvait les connaître. (Précisément, il lui était possible de regarder les images avant de les sceller, même s'il affirme le contraire ; et il connaissait ces images qui avaient été utilisées pour une expérience antérieure à laquelle il avait déjà pris part.). Il peut alors communiquer des informations qui guident le sujet, même s'il ne le fait pas verbalement et volontairement. Puisqu'il a souhaité un "strict partage des tâches" de chacun, on ne comprend pas pourquoi il a été accepté dans ce rôle qui était normalement dévolu aux seuls expérimentateurs, et non à une personne qui a sélectionné les cibles en amont. Sa présence seule devrait conduire à l'invalidation de ces 24 essais (dont 18 avec succès) car elle exclut la condition de double aveugle.
  • L'enveloppe blanche (probablement tout aussi relativement transparente, mais du moins non qualifiée d'opaque) avec les 4 images de chaque lot était également fournie par l'huissier. Elle était remise au sujet une fois qu'il avait donné sa réponse. Toutefois, on ignore où se trouve cette enveloppe blanche durant tout ce temps. Celle-ci n'est ni scellée ni vérifiée après-coup et elle pourrait faire l'objet de manipulations sans que personne ne s'en rende compte. Par exemple, une image peut être subtilement marquée par un complice ou la façon de remettre l'enveloppe au sujet peut, par convention frauduleuse, lui donner un indice (le pouce sur le coin haut gauche de l'enveloppe indique l'image 1 du lot, etc.). Si l'enveloppe blanche est dans la même pièce, qu'est-ce qui garantit que le sujet ne peut obtenir d'indices sur les photos qu'elle contient ? Ces indices, combinés par exemple aux réactions des opérateurs (dont Sylvie Dethiollaz qui a préparé les images) peuvent fournir des informations au sujet pour le guider. En effet, cela ce combine avec le problème des interactions verbales et non-verbales entre le sujet et les opérateurs, dont au moins l'un d'eux a choisi les images, les a constitué en lots qu'il a numérotés. (Ainsi, Sylvie Dethiollaz dit à certaines occasions avoir rapidement pensé à une image-cible précise lorsque le sujet a commencé à l'évoquer.) Nous ne sommes donc pas strictement dans une condition de double aveugle. Dès lors (quand bien même ce scénario est extrême), si le sujet parle d'un pingouin et que l'opérateur sait qu'il n'y a pas d'images de pingouin dans ce lot, il peut faire involontairement une grimace qui dissuade le sujet de poursuivre dans cette voie. 
  • Ces problèmes d'interactions verbales et non-verbales sont sous-estimés par les chercheurs. En effet, ils affirment à plusieurs reprises ne pas avoir verbalisé leurs choix de réponses lorsqu'ils pensaient avoir reconnu l'image-cible et le sujet non. Toutefois, ils peuvent avoir influencé ses choix par leurs attitudes non-verbales (souffle, battement cardiaque, sueurs, orientations du regard...) et ceci de manière involontaire et passée inaperçue pour eux.
  • Le protocole initial impliquait un dépouillement et un feed-back donné au sujet après les 100 essais prévus. Or, après 76 essais (4e journée de test), l'huissier a dépouillé les résultats et les a communiqués au moins à M. Marcel Odier. Les scores extraordinaires les ont convaincu de continuer et ont incité l'huissier à prendre un nouveau rôle d'expérimentateur pour exclure toute fraude. Le problème est que ce dépouillement prématuré est une mauvaise pratique de recherche dite "arrêt optionnel" (optional stopping), notion qu'on applique aux recherches qui s'arrêtent après un nombre arbitraire d'essais. Ici, les 100 essais ont été finalement réalisés comme convenus au départ. Mais cela a été fait alors que les chercheurs étaient informés d'un score hautement significatif en cours. C'est donc du "non-arrêt optionnel" puisqu'on peut présumer que l'expérience aurait pu être arrêtée si le score avait été différent. Les chercheurs affirment n'avoir pas informé le sujet de l'état des résultats. Toutefois, la présence inopinée du huissier et sa communication au moins non-verbale ont pu fournir des indices au sujet et aux opérateurs sur l'état des résultats.
  • Les chercheurs nous expliquent que le protocole impliquait 20 essais par journée d'expérience. Or, à la fin de la 4ème journée, ils en étaient seulement à 76 essais au lieu de 80 attendus. Cet écart est expliqué par un retard lié aux échanges durant les pauses (Edit: merci Stéphanie Taveneau). Toutefois, ce non-respect du protocole introduit des questions : qu'était-il fait des enveloppes non utilisées ? Quelles garanties a-t-on apporté pour qu'elles ne soient pas manipulées ? (A priori, j'imagine que toutes les enveloppes, qu'elles soient descellées ou non, étaient remises au huissier chaque soir d'expérience. Mais cette précision n'apparaît nulle part.)

Conclusion

Pour synthétiser mes critiques : 1) absence de publication scientifique ; 2) surmédiatisation en tant que "recherche scientifique" ; 3) l'obstacle n'est pas garanti par les expérimentateurs car : on ne sait pas explicitement comment l'image-cible est sélectionnée "aléatoirement" ; l'image-cible est placée dans une enveloppe qui, selon toute apparence, n'est pas totalement opaque ; le sujet manipule l'enveloppe contenant l'image-cible ; on peut difficilement garantir l'intégrité des enveloppes ; on ne sait pas ce qui advient de l'enveloppe non-scellée contenant les quatre images du lot dont la cible ; au moins un des opérateurs présents connaît les images sélectionnées dans chaque lot ; le sujet peut être guidé par le comportement verbal et non-verbal des opérateurs ; la personne chargée du choix de la cible a assisté à 24 essais qui sont intégrés dans le calcul final alors qu'ils sont contaminés par sa présence ; il manque certaines opérations pour aider à prévenir les fraudes ; 4) le dépouillement prématuré des résultats est une mauvaise pratique de recherche et le protocole a connu des variations pouvant potentiellement introduire des biais.

Ces critiques ne visent aucun des participants à cette expérience. En effet, elles ne portent que sur un protocole à partir des informations parcellaires recueillies dans des pré-rapports. Je mettrais à jour cette page dès que j'aurais de nouvelles informations et j'invite toute personne ayant un avis contraire et argumenté à me contacter.
A titre personnel, je suis convaincu de la sincérité et de l'honnêteté de tous les participants à cette expérience. Mais cela n'engage malheureusement que moi. D'après Thomas Gieryn[i], les controverses scientifiques peuvent être assimilées à des "concours de crédibilité". Il ne manque jamais d'adversaires qui tentent de décrédibiliser les chercheurs en parapsychologie par tous les moyens possibles, tandis que ces mêmes chercheurs développent des stratégies de légitimation, en créant des alliances, en stimulant des foules enthousiastes, etc. Les règles du jeu scientifiques passent souvent au second plan. Mes remarques ne portaient que sur le respect ou le non-respect de ces règles dans le cadre de cette expérience conduite de mai à juillet 2013. Et mon souhait est le même que le professeur Jacques Neirynck, un observateur privilégié de cette expérience : que celle-ci soit reproduite par d'autres expérimentateurs (avec le même sujet ou un autre) en corrigeant les défauts méthodologiques de l'expérience initiale. Je pense d'ailleurs que ces défauts sont à la fois majeurs parce qu'ils relativisent le succès obtenu initialement, et mineurs parce qu'ils peuvent facilement être corrigés lors d'une reproduction de l'expérience, sans que cela ne vienne compromettre les excellentes conditions écologiques qui ont permis la production des phénomènes observés.

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Je remercie Jocelin Morisson pour son autorisation à publier une analyse critique de mon texte. Une réponse a été publiée ici.

Lettre ouverte de Jocelin Morisson à Renaud Evrard (30/03/2017)

Lettre ouverte à mon ami Renaud Evrard à propos de sa critique de l'expérience de clairvoyance réalisée à l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (http://psychologie-heterodoxe.blogspot.fr/…/quelques-remarq…)

Cher Renaud, ta critique de l’expérience de clairvoyance de l’Issnoe avec Nicolas Fraisse appelle à son tour quelques commentaires, ainsi que tu le souhaites toi-même. Le premier porte sur tes motivations. Après avoir donné quelques miettes aux « tenants » et à tes amis parapsychologues en leur concédant en peu de lignes les qualités de cette étude, tu nourris grassement tes amis « sceptiques » en développant longuement ce qui constitue à tes yeux des « points négatifs ». Bien sûr ces derniers sont ravis de pouvoir balayer sans autre forme de procès des résultats d’expérience qui ne sont pas qu’un caillou dans leur chaussure mais bien un énorme pavé dans la mare de leur jardin. Tu as beau préciser à la fin que tu es pour ta part convaincu de la sincérité de tous les participants, tu ne peux ignorer l’effet produit par cette façon de ménager la chèvre et le chou qui octroie 10% à la chèvre et 90% au chou. Tout ceci ne serait pas très grave si cette entreprise ne constituait pas au final un cas typique de « fish drowning » (noyage de poisson), de « face veiling » (voilage de face), voire de « baby throwing with the bath’s water » (jet du bébé avec l’eau du bain). En dépit de la qualité de ton argumentation, tu commets d’abord quelques erreurs dont la première est de dire que le compte-rendu de l’expérience a été publié en français dans le bulletin n° 5 de la fondation Odier. Non, ce bulletin présente aussi la version en anglais du compte-rendu. Ensuite, la critique évoque la parution du livre et les passages de Sylvie Déthiollaz et NF dans les médias, mais il s’agissait alors de parler des recherches sur l’OBE sans mention de cette expérience de clairvoyance. De fait, beaucoup de commentaires sur Facebook montrent qu’il y a confusion entre les deux. Parler d’un livre « dont les objectifs sont ouvertement commerciaux » est par ailleurs spécieux puisque c’est le cas de tous les livres mais passons. L’émission d’Ardisson est le résultat d’un montage et tu ne peux pas savoir si les invités ont démenti ou pas telle ou telle erreur de l’animateur, comme celle qui fait mention de l’université de Genève. Sur les problèmes méthodologiques, l’histoire des enveloppes jaunes, dites « opaques », qui t’amène à présumer qu’elles sont des enveloppes kraft ordinaires frise la malhonnêteté. Tu l’illustres par une image où tu tiens une telle enveloppe devant une fenêtre pour en deviner le contenu à contre-jour, comme si Nicolas avait eu le loisir d’effectuer ce genre de manipulation devant les expérimentateurs, alors qu’il est bien dit qu’il ne touchait pas les enveloppes. L’argument consistant à dire qu’il les touchait au moment de les signer est archi-spécieux puisqu’à ce moment là il avait déjà donné sa réponse. Tu écris plus loin à propos de la sélection des cibles que « devoir se reposer sur la confiance dans les expérimentateurs ruine totalement l’analyse objective du protocole », en évoquant une sélection par ordinateur. On hallucine. Comment faisaient les expérimentateurs avant l’ordinateur ? Sous-entendre qu’un scénario de fraude est possible via une collusion entre M. et Mme Odier est navrant, pour dire le moins. Décédé à plus de 90 ans, il est clair que M. Odier était de « l’ancienne génération ». Passons, puisque tu me diras que tu ne fais que souligner des faiblesses protocolaires, sans autre intention. Je redis que tu ne peux pas ignorer les effets de ces arguments sur certains esprits beaucoup moins « objectifs » que toi. Puis il est fait mention de la présence d’un huissier, mais ça ne vaut rien non plus, notamment parce qu’il a assisté à une journée de test, d’ailleurs le double aveugle n’est pas respecté parce que SD avait constitué les lots. Franchement, la rigueur c’est bien, mais là on est dans l’aveuglement. Tu penses que les 79% de réussite de NF pourraient s’expliquer par les signes non-verbaux envoyés par les expérimentateurs ou la « fuite sensorielle » des enveloppes pas tout à fait opaques ou ce genre de choses dont « l’arrêt optionnel ». Comme dit plus haut c’est du « fish drowning » parce que cette critique omet complètement le caractère extraordinaire de la façon dont NF obtenait les informations. Le fait qu’il se soit mis à entendre une voix à partir du 8e test, en fait plusieurs voix se fondant en une seule, intervenant au motif que « ça n’allait pas assez vite », puis que cette voix ait donné des informations sous formes de poèmes que NF aurait alors composé spontanément alors que c’est, a priori, au-delà de sa portée ; le fait que certaines informations provenaient d’extraits de chansons ou même de mélodies qu’il ne connaissait pas, qui n’étaient en outre pas du tout de sa génération. Le fait que les derniers tests soient allés encore plus vite parce le temps manquait et que « la voix » se contentait de lire, semble-t-il, les mots clés écrits au dos de l’image, ce qui est illustré par le fait que NF ait mal entendu par exemple « serpent boa » et qu’il ait compris « serpent de bois ». Tout cela est complètement ignoré par ta critique, forcément parce qu'elle porte sur autre chose, alors que c’est bien là l’essentiel et du coup elle procède du détournement d'attention. On peut brandir le spectre de la rigueur scientifique mais là il devient l’arbre qui cache toute la forêt. On peut s’enorgueillir de s’être affranchi du « paradigme spirite », tellement archaïque, mais les questions ultimement posées par les phénomènes dits paranormaux ne sont pas « la voyance ou la télépathie existent-elle ? ». La question est « qui sommes-nous ? » ou bien « que sommes-nous ? ». On peut réduire à néant l’expé de l’Issnoe en la considérant isolément et en s’en tenant uniquement à ces points de protocole, et moi aussi je loue la rigueur scientifique, mais c’est passer complètement à côté de l’histoire, des 10 ans de recherches sur l’OBE qui ont elles aussi produit des données, de la démonstration de NF devant des caméras de tv suisse avec le « test de la boulangerie », qui bien sûr n’a pas de valeur scientifique. Cependant, un important corpus de données ou d’observations qualifiées d’anecdotiques va dans le même sens, et le fait est qu’il reste parfaitement rationnel de considérer que, oui, la conscience pourrait être capable de s’extraire ou de s’affranchir du corps pour accéder à des informations à distance, hors d’atteinte des sens, et que, oui, il est envisageable qu’en fait nous ayons bel et bien une « âme » qui survive à la mort du corps, qui continue d’exister ailleurs que dans le monde matériel, et qui soit capable de communiquer avec certaines personnes dans ce monde matériel, etc. Paradigme spirite ou pas, poser ces questions relève bel et bien de la raison (voir à ce propos la préface de Frédéric Lenoir au livre de SD et CC Fourrier), et c’est bien un mal français que de ne pas vouloir le voir. Des chercheurs américains comme Dean Radin ou Russel Targ n’ont aucun problème pour reconnaître que ces recherches portent ultimement sur des questionnements de nature spirituelle, quand ici on se cache derrière le petit doigt de la raison, ce qui constitue une faute épistémologique, un fourvoiement et un dévoiement de la raison. Enfin bref. Bien à toi.







[i] Gieryn, T. (1999). Cultural Boundaries of Science: Credibility on the Line. Chicago, Il : University of Chicago Press 




14 commentaires:

  1. Merci pour cet article très intéressant.

    Cependant il y a quelque chose que je ne comprends pas dans le protocole : pourquoi l'obstacle est-il une enveloppe et non pas simplement une séparation entre deux pièces ? Cela aurait pu supprimer tout soupçon de manipulation des objets.

    Je base cette observation sur mes souvenirs de l'émission TV où le sujet est apparu, affirmant qu'il pouvait sortir de son corps pour accéder à une information éloignée. Dans ce cas, il me semble possible d'imaginer une expérience où aucune personne ayant été en contact avec les images (ou les enveloppes) ne puisse communiquer (verbalement ou non) avec le sujet.

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    1. Les raisons de cette façon de procéder sont expliquées dans le livre.
      "Nous avons donc installé une table de soins dans la pièce d'expérimentation et avons posé dessus une enveloppe contenant une image ..." (p.149)
      Mais il est vrai qu'on aurait pu utiliser autre chose qu'une enveloppe.

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  2. Oui, la séparation physique est un obstacle plus important, encore faut-il assurer une distance suffisante et empêcher tous les moyens de télécommunication triviaux. Pour une expérience de "vision à distance", considérer qu'une mince enveloppe est un obstacle suffisant ou nécessaire peut sembler illogique. Dans d'autres expériences portant sur les OBE, des pièces différentes ont été utilisées.
    Et en effet, il est facile d'imaginer une expérience qui corrige ces défauts. Renaud E.

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    1. Même réponse que ci-dessus:
      Les raisons de cette façon de procéder sont expliquées dans le livre.
      "Nous avons donc installé une table de soins dans la pièce d'expérimentation et avons posé dessus une enveloppe contenant une image ..." (p.149)
      Mais il est vrai qu'on aurait pu utiliser autre chose qu'une enveloppe.

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    2. Bonjour Wolfgang, merci pour vos remarques. Je ne crois pas que cela explique grand-chose. La table d'opération pour simuler un soin, d'accord. Mais une image sous enveloppe, cela n'est pas justifié. Il manque des informations pour justifier pourquoi on peut considérer une enveloppe comme un obstacle suffisant alors que les cibles peuvent être présentées de plein d'autres façons plus sécures.
      Renaud E.

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  3. Merci pour votre article à la fois pondéré et exigeant. Juste une petite remarque: En Suisse, nous n'utilisons pas vraiment les enveloppes en papier Kraft. Les enveloppes en Suisse, peuvent être de couleur blanche ou jaune. Je ne crois pas que ces enveloppes existent en France. Par contre je ne peux vous dire si elles sont absolument opaques ou non.

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    1. Merci pour cette précision. J'attends malheureusement toujours que les expérimentateurs communiquent cette simple information afin de rectifier mon propos.

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  4. Monsieur Evrad,

    Je vous remercie vivement de cette analyse minutieuse du protocole de cette expérience à laquelle je m'intéresse. J'ai lu également la lettre ouverte de Jocelin Morrison ainsi que votre réponse, et ne peux qu'abonder en votre sens.

    Mon intérêt pour le cas Fraisse est né d'un article paru dans un hebdomadaire suisse, L'Hébdo, qui affirmait sans conditionnel que Nicolas Fraisse était capable de délocaliser sa conscience. Mon Dieu, me suis-je dit (ou à peu près ça), quelle révolution ! J'ai alors regardé l'extrait de l'émission d'Ardisson et lu quelques articles dans lesquelles s'est exprimée Sylvie Déthiollaz et suis resté sceptique (je l'étais en effet déjà). J'ai alors publié un petit mot sur le sujet (cf. http://l-idiot.net), tant l'affaire a occupé mon esprit et des conversations que j'aie eued avec des amis qui y croient, ou défendent des thèses métaphysiques connexes.

    Parant de l'idée qu'une telle délocalisation (ou tout du moins un tel pouvoir de voyance) se laisse aisément démontrer, j'en ai conclu que si aucune revue scientifique n'en a parlé (je ne les ai bien évidemment pas toutes consultées, mais comptait sur l'effet explosif ou révolutionnaire d'une publication de ce genre), c'est que la réalité de ce phénomène n'a pas été confirmée selon un protocole scientifique sérieux, mais peu onéreux, que vous avez pris le soin de détailler.

    J'en suis là aujourd'hui et à vous lire vous croyez en la réalité de tels phénomènes, ce qui pourrait me faire sortir de l'étant suspendu dans lequel se trouve mon jugement.

    En un sens, je n'ai pas beaucoup de temps pour lire votre propre littérature, puisque d'autres choses m'intéressent, notamment la philosophie et plus particulièrement certains éléments de métaphysique (pourtant impliqués théoriquement par l'éventuelle réalité des phénomènes de délocalisation de la conscience), mais dans un autre, si certains phénomènes apparentés ont reçu une confirmation expérimentale indubitable, j'aimerais bien le savoir.

    C'est pourquoi, tout en vous remerciant des lumières que vous m'avez d'ores et déjà apportées, je souhaiterais vous prier de pointer votre doigt sur d'éventuelles confirmations de ce genre.

    En vous remerciant par avance de votre réponse, je vous souhaite beaucoup de succès dans vos propres investigations.

    Niklaus Vonderflu (oui c'est un pseudo)

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  5. Bonjour,

    merci de votre lecture et commentaire.
    Il n'y a effectivement pas de publications scientifiques (à ce jour) des expériences avec Fraisse. J'espère que cela va changer. Il y a des publications pour d'autres expériences de décorporation, rares et peu concluantes. Il y a en revanche de nombreux protocoles de précognition, clairvoyance, télépathie publiés dans des revues mainstream. Cela devrait nourrir suffisamment n'importe quel philosophe ou métaphysicien. Les citations de Quine semblent légitimer tout rejet des "parasciences" sans analyse approfondie des recherches les plus probantes. Si c'est effectivement le cas, peu importe qui formule un tel préjugé, ça reste un préjugé.
    A titre personnel, je ne pense pas que ces phénomènes soient prouvés. Je ne sais pas ce qui vous a amené à penser cela ? La littérature parapsychologique ne se résume pas au cas Fraisse, heureusement : http://deanradin.com/evidence/evidence.htm

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    1. Je vous remercie de votre prompte réponse à mes questions (si mal typographiées ; je vais m'efforcer faire mieux).

      Ce que je ne comprends pas bien dans votre réponse - mais peut-être devrais-je d’abord m’appliquer à lire les différentes entrées de la page que vous pointiez ? - c’est que s’il n’existe que « peu » (pas ?) d’expériences concluantes concernant la décorporation, vous dites qu’il existe néanmoins des protocoles concernant d’autres phénomènes parapsychologiques.

      Or, mon emploi du mot protocole me laisse comprendre qu’il existe d’autres types d’expériences qui pourraient permettre de montrer la réalité notamment de la télépathie, de la clairvoyance et de la prémonition, autrement dit des marches à suivre qui ne laisseraient aucun doute sur la réalité de ces phénomènes, si les expériences ainsi menées donnaient des résultats positifs. Ce que votre réponse ne me permet pas de comprendre, c’est s’il y existe des résultats positifs de ce genre.

      Quant à Quine, je crois que son point de vue est le suivant : soit une recherche est probante, soit elle ne l’est pas. Soit elle montre la réalité d’une anomalie (c.-à-d. un phénomène inattendu), soit elle ne la montre pas. En ce qui me concerne, ça me semble du bon sens. Mais quand bien même il serait la chose la mieux partagée, comme le prétendait Descartes (je fais un peu le pédant), je suis ouvert à l’idée (comme d’autres philosophies le sont) qu’il faut se méfier du bon sens, comme des arguments d’autorité. Si ma façon de vous comprendre est correcte, peut-être pouvez-vous me préciser en quel sens une recherche peut être probante sans démontrer la réalité d’un phénomène.

      Si c’était impossible, ce que je n’espère pas, car je veux bien être surpris et me débarrasser d’un préjugé, alors le point de vue de Quine consisterait à dire que tant que nous ne sommes pas devant une réelle anomalie (une anomalie quoi…), celle-ci n’a pas besoin qu’on prenne le temps de l’expliquer (et modifier sa métaphysique ou son ontologie en conséquence). Ceci ne doit pas empêcher ceux qui croient qu’il y a des anomalies dans certains secteurs des phénomènes, d’aller à leur recherche et d’en montrer la réalité. Mais celui qui n’y croit pas n’a pas ce devoir d’investigation là. Et comme dit, je n'y croyait pas et grâce à vous, j'ai suspendu mon jugement et me montre plus curieux.

      Enfin, je n’ai pas pensé ni écrit, je crois, que vous disiez ou pensiez que ces phénomènes de décorporation étaient prouvés. (concernant les autres, j’ai ce doute dont j’ai parlé plus haut) J’ai dit que j’avais l’impression que vous croyez qu’ils sont une réalité, puisque vous avez notamment écrit qu’à « a titre personnel, je suis convaincu de la sincérité et de l'honnêteté de tous les participants à cette expérience. ». Dès lors, quand bien même le protocole d’expérience concernant les enveloppes cachetées ne correspondrait pas aux exigences d’une publication scientifique, si tous les participants ont été honnêtes, alors ses résultats sont honnêtes et sérieux ; raison pour laquelle vous semblez y croire, croyance qui tend à emporter la mienne, puisque moi aussi je suis a priori convaincu de votre sincérité et de votre honnêteté.

      J'espère avoir été clair.

      Au plaisir de vous lire, si vous voulez bien me répondre, sans que j’aie lu, pour l’instant, les contenus du site auquel vous référiez.

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    2. Bonjour. Merci de vos réflexions et de votre suspension de jugement. Je comprends tout à fait que la littérature parapsychologique prenne du temps à être avalée.
      Il y a eu plusieurs protocoles bien plus intéressants dans le passé : on se demande pourquoi ils n'ont tout simplement pas été reproduits :
      http://www.metapsychique.org/Robert-Morris-et-Harary.html
      http://www.metapsychique.org/Etude-psychophysiologique-d.html

      Je confirme que, oui, il existe des protocoles testant les phénomènes parapsychologiques dans des conditions méthodologiques. Que oui, certaines de ces expérimentations ont obtenu des résultats positifs statistiquement significatifs. Et que, non, la preuve n'est pas encore totalement faite : il y a des débats de haut niveau (sur la méthodologie, l'analyse statistique, les attentes en termes de réplication) qui font qu'on est encore dans une suspension de jugement (quand on a dépassé la position partisane ou d'ignorance).
      Penser que les participants sont honnêtes ne conduit pas à croire que les résultats obtenus sont suffisamment convaincants.
      Concernant Quine, j'ai l'impression que ça en devient naïf. Les réactions face à une anomalie sont multiples. Que certaines anomalies ne soient pas assez intéressantes, c'est une démarche très conservatrice. Il y a des explorateurs d'anomalies (par exemple, la Society for Scientific Exploration ou la Gesellschaft für Anomalistik) qui proposent des expérimentations ou des hypothèses prédictives afin de vérifier l'intérêt des anomalies. C'est-à-dire qu'il y a une activité scientifique possible et légitime face à l'inconnu, même si le niveau de preuve ou la réputation sont, à un moment donné, assez bas.

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    3. Je vous remercie de votre réponse.

      Encore une fois, je ne crois pas qu’il faille jeter la pierre à Quine. Je crois que lui aussi suspend son jugement tant que la preuve n’est pas « totalement faite » comme vous le dites. Je suppose qu’il concevait (il est mort), comme moi, une preuve comme devant être nécessairement « totalement faite », à l’image (mais à l’image seulement) des preuves mathématiques qui, quand bien même leurs auteurs au travail nous diraient qu’il y sont presque, qu’ils ont l’intuition qu’il vont y arriver, que la conjecture (je pense à la conjecture de Goldbach) sur laquelle ils travaillent leur semble évidemment vraie, n’ont pas encore su apporter la preuve légitimement attendue.

      S’il y a des débats méthodologiques et statistiques sur les questions qui vous occupent. Si des reproductions n’ont (étrangement) pas encore été faites, cela signifie à mon sens qu’il n’y a pour l’instant qu’un faisceau d’indices qu’il y a peut-être une véritable anomalie ici ou là. Une preuve doit, toujours à mon sens, emporter l’adhésion d’une très large part de la communauté scientifique, adhésion qui repose intuitivement sur des éléments méthodologiques qui ne font pas question. J’ai bien entendu à l’esprit la nocivité des positions partisanes ou d’ignorance dans ces cas-là, mais il me semble qu’il suffit que les moins ignorants et partisans parmi les scientifiques (et je suppose qu’il y en a) aient le courage de publier ce qui à leur sens peut en droit emporter l’adhésion de tous sur la base d’expériences dont le protocole et l’interprétation sont indiscutables, pour que la partie soit gagnée.

      Je me trompe peut-être et évalue mal le poids de ces positions partisanes. Je ne sais pas quels arguments ou exemples pourraient me faire réévaluer mon point de vue. Peut-être avez-vous une idée là dessus ?

      Je ne dirais donc pas que Quine, ni moi, estimons qu’il n’y a pas d’intérêt à étudier ces sujets où les « niveaux de preuves » sont bas. Que ceux qui s’y intéressent s’y intéressent et qu’ils fournissent des preuves de haut niveau, s’ils souhaitent emporter l’adhésion de la grande majorité des chercheurs.

      Je me permettrai ici de le citer pour faire comprendre son point de vue :

      «  Le jeu de la science est sans engagement vis-à-vis de la réalité, quoi que cela signifie. Les corps sont depuis longtemps dispersés en essaim de particules, et la statistique de Bose-Enstein a fait face au défi de la spécificité des particules. Même la télépathie et la voyance sont des options scientifiques, si moribondes soient-elles. Il faudrait d’extraordinaires données de fait pour les vivifier, mais si cela devait arriver, alors l’empirisme lui-même - norme suprême (…) de l’épistémologie naturalisée elle-même partie intégrante de la science - filerait par-dessus bord. N’oublions pas en effet que cette norme et l’épistémologie naturalisée elle-même sont partie intégrante de la science, et que celle-ci est faillible et amendable.

      Après une telle convulsion, la science serait encore la science, le même vieux jeu de langage, dépendant toujours de contrôles au niveau de la prédiction sensorielle. L’effondrement de l’empirisme ferait admettre de nouveaux apports venant de la télépathie ou de la révélation, mais la mise à l’épreuve de la science résultante serait encore la sensation prédite.

      En cette extrémité, il pourrait être avalisé de modifier le jeu lui-même, et d’accepter à titre de contrôle additionnel la prédiction d’entrées télépathiques et divines aussi bien que sensorielles. Il est futile de fortifier des définitions contre des événements sans plausibilité. » (W.V. Quine, La poursuite de la vérité, pp. 45-46, Seuil)

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    4. (suite de ma réponse un peu trop longue pour votre plateforme)

      Sinon sa dernière phrase, un peu lourde, qui s’appuie à mon sens sur l’état actuel des preuves « totalement faites » dont il était question plus haut, je crois qu’on peut difficilement reprocher à Quine de ne pas envisager la possibilité de la réalité des phénomènes qui vous intéressent et me rendent curieux. C’est pourquoi, je vous invite, si nécessaire, à ne pas préjuger vous-même de son approche et parti sur la base des deux citations que vous avez peut-être lues dans mon billet, sauf si vous avez encore lu ailleurs cet amusant et à mon sens intéressant auteur.

      Mais encore une fois, vous argumentiez sur la base aussi de l’éventuelle ignorance dans laquelle Quine, moi et d’autres nous tiendrions concernant ce qui a été montré ou démonté. C’est pourquoi je serais heureux encore une fois que vous m’éclairiez notamment sur un point qui reste obscur à mes yeux profanes :

      Ce que j’entends implicitement dans vos remarques sur les discussions statistiques, c’est qu’on n’a pas encore de consensus sur le nombre de contenus d’enveloppes, par exemple, qu’il faudrait avoir deviné pour estimer avoir prouvé que le hasard ou la chance n’a pu intervenir dans le succès des prédictions.

      Est-ce que 30 enveloppes sur 100 par exemple sont une preuve suffisante ou non ?

      Et sinon,

      est-ce que 30 enveloppes sur 100, 3 fois de suite est suffisant ?

      Je ne suis pas connaissant en ces matières statistiques, mais supposais que les problèmes que vous mentionniez devaient avoir quelque rapport avec des questions de ce genre.

      Je pourrais me documenter sur ces questions, il est vrai. Mais, je voulais toutefois vous demander, si vous estimez que j’ai de bonnes raisons de penser que si ces questions sont discutées, comme vous le dites, c’est justement parce que les phénomènes qui vous intéressent ne se manifestent que dans des « franges statistiques » où on peut avancer des arguments qui ne sont pas à proprement parler mathématiques, mais philosophiques ? Si ces arguments devaient être de ce genre et qu’ils convoquaient des positions philosophiques dont le passé et le futur ont connus et connaîtrons peut-être toujours des contre-arguments intéressants, comme c’est le cas en ce qui concerne l’opposition entre idéalistes et réalistes en épistémologie, alors il me semble qu’on peut être fondé à croire qu’il s’agit de phénomènes dont il sera à jamais difficile de dire s’ils sont des anomalies ou non.

      Je ne veux pas conjecturer plus avant, tant je ne sais si je pointe mes ratiocinations vers un point quelconque des implicites de vos affirmations. Peut-être pouvez-vous là encore m’aider.

      Enfin, je ne peux que m’étonner moi aussi que certaines expériences (ou protocoles) n’aient pas été reproduites. Avez-vous là aussi une idée sur les raisons qui ont pu mener à ces manques ?

      Je vous remercie de votre patience et espère que mes propos ont quelque intérêt pour vous. Soyez assuré que les vôtres en ont pour moi.

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    5. Bonjour, merci pour vos réponses argumentées.
      J'ai un peu lu Quine, trop peu assurément. Mais on a chacun nos lacunes !
      Je pense que la plupart des gens évaluent très mal le niveau de reproductibilité et la qualité méthodologique des recherches en parapsychologie. C'est sûr que les expériences d'ISSNOE facilitent les clichés négatifs sur le domaine. Un parfait contre-exemple est la méta-analyse de 90 réplications des études de Bem sur la précognition (33 laboratoires de 14 pays) : https://f1000research.com/articles/4-1188/v1

      Du coup, selon moi, la notion de "preuves totalement faites" tient davantage de la sociologie des sciences ("Quand s'arrête une expérience") que de l'épistémologie proprement dite. De la même manière que de vous répondre sur le nombre d'images à deviner sur 100 est absurde car ça dépend de la probabilité du hasard, et de la qualité du protocole. Les failles du présent protocole (tel qu'actuellement décrit) font que tout résultat ne peut pas être interprété.
      Les parapsychologues s'en sortent plutôt bien avec les statistiques, ce n'est pas le problème (à titre d'exemple, Jessica Utts, actuelle présidente de la société américaine de statistiques, est une parapsychologue). Le fait est que les résultats obtenus par Bem (publication de 2011) ont encouragé une réévaluation générale en sciences humaines des méthodes statistiques à employer, conduisant à un déplacement du niveau d'exigence. D'où un actuel projet de réplication multi-centrique des expériences de Bem tentant de répondre à toutes les exigences actuelles en matière de pratique scientifique (c'est-à-dire en contrant toutes les possibilités de mauvaise pratique).

      Cordialement

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